L'ivre d'amour — chapitre 5
Comment va-t-il notre Bob ?
Eh bien, Bob va beaucoup mieux. Enfin, s’il va mieux, c’est surtout grâce aux antidépresseurs et au fait que Patrick est parti vivre en Australie chez une femme rencontrée sur Paris. Bon débarras, s’était-il dit en accompagnant son « ami » à l’aéroport.
Malheureusement, chassez la peste et vous vous retrouverez avec le choléra. Pour remplacer Patrick en qualité de squatteur, sa mère, Ginette, est venue vivre avec lui quelques temps pour s’assurer que tout allait bien. Bob ne sait pas trop s’il a gagné au change car Ginette n’est pas ce qu’on appellerait une colocataire idéale, ni une mère idéale non plus. Addicte à à peu près tout, elle habite avec son mari Gérard depuis presque 35 ans dans un HLM miteux d’une banlieue non moins miteuse. Ginette est un peu tête en l’air, et dit ce qu’elle pense. Et même si elle ne pense pas souvent, il s’avère qu’elle parle très souvent. « Avoir un avis sur tout, tout le temps ! » c’est sa marque de fabrique. « Elle aurait dû faire psychologue, » dit fréquemment son mari, Gérard, à ses collègues du PMU après quelques tournées alcoolisées. Bob, lui, pense surtout qu’en étant psychologue, sa mère aurait propulsé le suicide au premier rang des causes de mortalité dans notre pays.
La voilà donc fraîchement débarquée avec son chien, Kiki, un Yorkshire agaçant et malade et ses soutiens-gorge léopard dont le bonnet dépasse l’entendement.
Les premiers jours, grâce aux antidépresseurs, la cohabitation se passe. L’appartement est en chantier. Kiki, le chienchien à sa maman, a déjà marqué une cinquantaine de fois son territoire sur tous les tissus de l’appartement. « La télévision est allumée non-stop du matin au soir et le volume couvre très légèrement les aboiements du chien. » c’est le mot trouvé dans la boite aux lettres de Bob.
Après une semaine de colocation forcée, Bob hésite à rentrer chez lui. Il aime sa mère, mais ne la supporte pas. Et aujourd’hui, elle a invité des copines de bridge. Bob déteste le bridge, mais ce qu’il déteste par-dessus tout, ce sont les copines de bridge de sa mère. Mais Bob n’a pas le choix, il doit rentrer sous peine de se retrouver à expliquer aux policiers pourquoi quatre quinquagénaires sont défoncées à la marijuana dans son salon.
« Tiens, Bob, tu sais quoi ? on parlait de toi justement, » lança-t-elle alors qu’il se faisait mordre le mollet par Kiki. « Tu sais que tu peux tout me dire, mon grand. Mylène te connait depuis toujours et elle est persuadée que tu es, tu sais, que tu aimes les trucs de mecs. C’est de ma faute, je n’aurai pas dû te mettre des suppositoires quand tu étais malade. » Les suppositoires, c’était le remède miracle de Ginette. Pour certains, c’était les câlins, pour elle, c’était les suppositoires. Elle en avait récupéré une palette « tombée du camion » alors que Bob n’avait que 3 ans. « Il ne faut pas gaspiller ! et puis, ça ne peut pas te faire de mal ! » disait-elle lorsque Bob se sentait malade, se blessait, était triste, avait faim ou était joyeux. « Le suppositoire, c’est la vie ! » ironisait son père qui n’avait que faire des suppliques de son fils alors que Ginette préparait l’offensive.
A cet instant, Bob a envie de mourir, malgré les antidépresseurs.
Mais, c’est deux jours plus tard que la vie de Bob glissa entre ses doigts. A peine rentré du boulot, Ginette lui fit face, un verre de Martini sans glace dans sa main droite et la clope au bec. Des gitanes maïs que Bob et son père détestent et dont l’odeur imprègne chaque millimètre carré de tissu dans un rayon de 50 mètres.
« Bob, chou, je dois t’annoncer quelque chose. Je quitte ton père, j’ai trouvé un fiancé. Il est plus jeune que moi, mais les petits jeunes, c’est bon pour la santé. Et puis, ton père au lit, c’est comme Derick, c’est long, ennuyeux et sans surprise. Tiens, je vais te raconter comment ça s’est passé la dernière fois et tu me diras ce que tu en penses. » S’en suivit un monologue de Ginette peu avare des détails croustillant. Bob ne se sent pas bien, il tente de penser à autre chose que ses parents dans le lit conjugal.
Finalement Bob sent qu’une crise de panique va le submerger. Il en fait part à sa mère qui lui demande de patienter, qu’elle va lui trouver un remède de grand-mère. Elle revient deux minutes après avec deux comprimés et un grand verre à l’odeur douteuse :
« Tiens, avale-moi ça avec ce Whiskey ! Et cul sec, mon con ! »
Bob refuse, objecte que l’alcool ne fait pas bon ménage avec les antidépresseurs, mais sa mère sait être persuasive. A grands coups de « T’es bien comme ton père, une chochotte ! » et de « Parfois, je me demande si tu es vraiment mon fils ! un jour, je ferai un test ADN ! » elle finit de convaincre Bob car il sait qu’elle insistera jusqu’à ce qu’il abdique.
« Tu en as de la chance d’avoir une mère comme moi ! » lui assena-t-elle alors qu’il avalait d’un trait son verre en grimaçant.
Ricardsonnement vôtre.
