L'ivre d'amour — chapitre 10
« Bienvenue dans la demeure de la lumière du Céleste et Arbitraire. »
Sur une estrade, un homme tout de blanc vêtu, le crâne brillant et la barbe grisonnante s’adresse, la guitare à la main, à une assemblée conquise.
Lili regarde sa mère, enthousiaste, applaudir. Ça fait longtemps qu’elle ne l’a pas vu aussi souriante. Lili se dit que ce type à sûrement quelque chose de divin et que, par conséquence, elle peut lui faire confiance. Invitée par sa mère, Lili compte passer plusieurs jours dans ce lieu de pèlerinage. Elle a laissé son bébé aux soins de son père et compte bien se reposer après l’organisation des fêtes de fin d’années.
La cérémonie terminée, chacun est invité à faire une offrande à « Chakaba, » l’incarnation vivante du Céleste et Arbitraire. Avant d’être guide spirituel, Gabriel fut guide spiritueux dans une coopérative vinicole. C’est un soir de fête avec des amis, après l’apéro, deux lignes de cocaïne et trois litres d’eau-de-vie que François – chasseur de son état (d’ébriété), – confectionne dans son laboratoire secret, qu’il eut une révélation. François, c’était le meilleur ami de Gabriel avant le drame. Une sordide histoire qui se déroula dans un bois, près de la ville de Sasent-le-Sapin. Gabriel se souvenait encore de chaque détail. C’était un soir de pleine lune, lors d’une battue au sanglier tout ce qu’il y a de plus ordinaire. La chasse battait son plein depuis 3 jours. François avait invité Gabriel pour débusquer les animaux. « Tu verras, en pleine nature, barbecue et apéro avec des potes, c’est le pied ! » En effet, le programme s’annonçait prometteur. Seulement, tout ne se déroula pas aussi bien que François l’avait annoncé.
Pour cette dernière soirée, la forêt était calme et une épaisse brume remontait inexorablement du sol. Déchirant ce silence, d’étranges bruits surgissaient de temps à autres. Tantôt une grive grivoise, tantôt une chouette chouette se relayaient pour donner à l’ensemble l’atmosphère d’un terrible pressentiment.
Gabriel, planté dans un buisson, observait et attendait patiemment l’arrivée d’un animal qui se faisait attendre. Finalement, lassé de faire le pied de grue et pensant bien faire, il se mit à imiter le cri du loup. Il se dit que les sangliers seraient effrayés, sortiraient de leur terrier pour terminer à terre, le corps truffé de plomb, et qu’il pourrait enfin rentrer au chaud. Seulement, François, terminant d’évacuer le repas de la veille dans un buisson à une trentaine de mètres de là, paniqua. Le pantalon à mi-cuisse, il attrapa son fusil, avança d’un pas et se prit les pieds dans sa ceinture qui pendait. Le coup partit et toucha Gabriel à jambe. Bref, une soirée normale pour la bande de chasseurs, qui cherchant à couvrir la bavure de leur copain, frappèrent le pauvre Gabriel qui hurlait de douleur.
« Qu’est-ce qu’on fait de lui ?
« Bah, on fait comme avec l’autre. Les sangliers ont tout bouffé.
« Et si quelqu’un retrouve le corps avant ?
« On aura qu’à dire qu’on a cru que c’était un loup garou !
« Personne ne nous croira.
« Tu connais Marcel ? le voisin, de Lucien, l’ancien garde champêtre, avait entendu dire que l’arrière grand-oncle de Matilde, la folle, avait vu un jour, un loup garou dans ces bois.
« Ok, on va faire une mise en scène. Dédé, va chercher de l’ail !
« T’es con, c’est pas de l’ail qu’il faut, c’est de argent, rétorqua Jean-Roger. Jean-Roger, c’est un ancien militaire qui, avant d’être viré de l’armée pour excès de zèle, avait passé quinze ans à barouder dans de nombreux villages du coin. Un matin d’automne, à l’occasion du plan Vigipirate, il fut enrôlé dans une patrouille sur le site de la gare de Dans-les-baignoires, capitale mondiale de la baignoire. C’est dans ce contexte tendu qu’il entreprit une fouille exhaustive d’un élu qu’il avait confondu avec un terroriste. Depuis, il passe le plus clair de son temps dans la forêt. Dans le village, on dit qu’il a pactisé avec le diable et qu’il fait des sacrifices humains. Tout ce que sait François, qui le côtoie pour la chasse, c’est que dans sa tête, ils sont plusieurs.
Bref, c’est Jean-Roger qui se chargea du faux rituel. Gabriel, dévêtu, bâillonné, ligoté et après avoir subi une fouille exhaustive de l’ancien militaire (sous prétexte qu’il avait peut-être une bombe dans le fion), fut allongé à-même le sol. Jean-Roger se plaça au-dessus de lui, égorgea un écureuil qui avait eu le malheur de s’approcher de trop près de tous ces glands, et entonna un psaume tiré de la petite bible qu’il portait toujours sur lui.
Il s’apprêtait à donner le coup de grâce quand une voiture vint se garer non loin d’eux. Pris de panique, ils décampèrent. Par chance, le conducteur passait par là et s’était arrêté pour assouvir un besoin pressant.
Enfin une histoire qui finit bien ! me direz-vous. Les apparences sont parfois trompeuses…
Ricardsonnement vôtre
