L'ivre d'amour — chapitre 14
La Saint-Valentin… la fête commerciale la plus prisée de Lili. Encore célibataire quinze jours avant cette date fatidique, elle s’était démenée pour rencontrer rapidement un nouveau jules. Dave, c’est son nouveau chéri d’amour d’amour, son surnom désormais. Les deux tourtereaux s’étaient rencontrés le week-end précédent dans un bar branché du village. Une fois par mois, le gratin des célibataires du coin (de Saint Glin-Glin le Rotrou jusqu’à Fort-Nique) s’y retrouve dans une ambiance hormonalement festive. Ce soir-là, Lili et sa copine, Dédé, célibataire également, avaient repéré deux hommes plus âgés qu’elles, visiblement seuls et déprimés à souhait. Après quelques regards échangés, elles se firent offrir un verre, puis deux. C’était fait, les proies étaient tombées tête baissée dans les toiles tendues par les deux veuves noires.
Finalement, tout va bien, Lili peut souffler, elle ne sera pas seule pour la Saint-Valentin. Elle pourra encore cette année se moquer des pauvres filles seules.
« Un vrai coup de foudre, comme dans les films ! » ébruite-t-elle, enjouée, à ses amies faussement admiratives, dès le lundi matin.
« Montre sa photo ! » demandent-elles en cœur.
Feintant la surprise, Lili fait semblant d’être gênée, mais elle a prévu le coup. C’est qu’elle les connait ses collègues de travail. Ni une ni deux, elle fait apparaitre sur son smartphone, deux photos de son Dave d’amour, prises le dimanche après une séance de shooting loin d’être improvisée : « Met la main comme ça, tourne la tête de ¾, ne plisse pas les yeux, regarde le ciel, sourit, ne sourit pas. Allez mon chéri, une petite dernière et ensuite, tu peux m’offrir un café. » Puis, de retour dans ses pénates, elle s’était occupée d’arranger un peu les quelques portraits qu’elle estimait potables, en utilisant des filtres photos afin de le rajeunir d’au moins dix ans.
« Je l’ai pris en photo à son insu ce week-end, » annonce-t-elle sans plier sous le poids du mensonge.
Après quelques « Oh ! » « Il a du charme, » « Il ne fait pas son âge, » et « Sympa ! » en provenance de l’assemblée, Lili, satisfaite, peut penser à l’étape suivante : son cadeau de Saint-Valentin.
Et pour ça, tout est millimétré. Deux jours avant la date fatidique, Lili propose à Dave un petit tour des boutiques du centre-ville histoire de se balader. Au bras de son chéri d’amour d’amour, Lili est aux anges. Elle cherche ce qu’il pourrait lui offrir, puis au détour d’une bijouterie, son regard se fige, comme hypnotisé par tous ces diamants et tout cet or réunis. C’est décidé, ce sera une bague.
Dave fait la gueule, mais se garde bien de lui dire que c’est au-dessus de ses moyens. Peu importe, il ne veut pas passer sa huitième Saint-Valentin tout seul devant une assiette de raviolis.
Finalement, à l’heure H, la machine est lancée. Pas le droit à l’erreur. Tout doit être parfait, sinon, gare aux conséquences pour Dave. Après un passage obligé chez le coiffeur, il débarque chez le fleuriste. Malheureusement, il constate qu’il n’est pas le seul à vouloir gâter madame dans le but ultime d’avoir la paix durant une semaine. La file d’attente déborde du trottoir et Dave risque d’avoir du retard. Quarante-cinq minutes plus tard, il parvient enfin à passer commande de ce qu’il reste : des Chrysanthèmes. « Elle va adorer, elles sont colorées et ces fleurs durent longtemps, » lance la vendeuse, visiblement agacée par les remarques débiles des clients parfumés et fringants : « Vous pensez que ça lui plaira ? » « Et si je vous offrais ces fleurs, vous réagiriez comment ? » « Qu’avez-vous de moins cher en stock ? » « Qu’avez-vous de plus cher en stock ? J’ai beaucoup de choses à me faire pardonner. »
Le lendemain matin, Lili arrive au boulot, plus amoureuse que jamais, le sourire aux lèvres et arborant fièrement la magnifique bague en or 0.0002 carats que son jules lui a offerte. Jules, de son côté, se pose des questions. S’est-il fait em-Bob-iner par Lili ? Et pour cause, après lui avoir offert une bague qui lui a coûté un salaire et un magnifique bouquet, il passa la soirée à la complimenter, pensant naïvement qu’il partagerait un moment intime avec elle. C’est mal connaître Lili.
Ne voulant pas précipiter les choses, comme elle dit, et n’étant pas particulièrement attirée par Dave, son chevalier servant, Lili le fait poireauter une semaine durant. « Laisse-moi un peu de temps, » lui avait-t-elle annoncé tandis qu’il se faisait insistant.
Après une semaine, tout revient à la normale, la vie suit son cours. Lili ne s’est toujours pas offerte à Dave qui, doucement, perd patience. Lili, de son côté, ne l’appelle plus. Les « cheri d’amour d’amour » enthousiastes de dame Lili se sont espacés. Elle en est sûre, ce n’est pas l’homme de sa vie…
En bonus, je vous pose ci-dessous, un florilège de conseils de nos personnages préférés pour passer une belle soirée de Saint-Valentin :
« Le jour J, je prends un kilo de protéines, de la vitamine A, C, D et des compléments trouvés sur internet. Ensuite, j’achète vingt capotes XXXL et prends deux cachets de Vallium, histoire de tenir pendant le repas et faire semblant d’être hyper amoureux. » Carlo.
« Je choisis qui sera l’élue et elle s’occupera de moi toute la soirée. » Chakaba.
« Dis oui à tout ce qu’elle demande. » Bob.
« Tu l’amènes directement dans la chambre, comme ça, pas besoin de dépenser d’argent dans le repas et le cadeau. » Patrick.
« Pour la Saint-Valentin, fais pas le malin. » Lili.
Bonne Saint-Valentin aux amoureux et bonne fête à toutes les mains droites pour les autres.
Ricardsonnement vôtre
