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L'ivre d'amour — chapitre 9

6 janvier 2019

Réveillons-nous ? Seconde partie.

C’est à minuit pile que le père Noël fit irruption. Ayant pratiqué le théâtre durant ses années de médecine, Jean-Richard s’est vu endosser le rôle principal de la soirée avec beaucoup de réticence - Lili savait être convaincante. - Attifé d’un costume de père Noël délavé et équipé d’une vieille brouette grinçante en guise de traineau, Jean-Richard tente de se frayer un chemin jusqu’au sapin parmi les enfants excités par la quantité de cadeaux. Durant son trajet, une pluie de questions et de remarques plus pertinentes les unes que les autres, inonde un Jean-Richard un peu désabusé.

« Ils sont où tes rennes ? »

« Pourquoi t’es gros ? »

« T’es trop moche ! »

« Pourquoi tu as volé la brouette de mon papa ? »

« T’es pas le vrai père Noël ! »

« Est-ce que ton zizi il a une barbe blanche ? »

Profitant de l’éclat de rire des enfants sur cette dernière intervention, Jean-Richard accélère, écrase le pied de la petite Samantha qui se met à hurler. Jean-Richard, paniqué vire à gauche et heurte son fils Jean-Eude avant de renverser la totalité du chargement à trois mètres de sa destination. Après avoir calmé les criards, les cadeaux sont remis dans un calme provisoire. Finalement, les cris et hurlements emplissent de nouveau la salle. Les parents, connaissant les représailles, semblent soulagés d’avoir acheté le bon présent à leur rejeton. Le père Noël, quant à lui, après s’être fait enguirlandé par Lili parce qu’une énorme trace de vin rouge maculait la veste et allait ruiner les chances de récupérer la caution du costume, décampe, suivi de très près par quelques enfants en quête d’un autre cadeau. En vain. Déçu, Kévin porte alors un violent coup de pied dans les boules du père Noël qui se mit à hurler comme la mère Noël sous les gloussements de l’assemblée. Kévin, qui venait de baisser son pantalon pour uriner sur la jambe de Jean-Richard, fut reprit de justesse par sa mère.

Malgré ce petit incident, Lili est ravie, l’organisation semble réussie, pour l’instant.

Désormais, la fête bat son plein ! les enfants déchaînés ont fait place aux adultes éméchés. Les épouses, désabusées, surveillent leurs maris tout en dorlotant les enfants épuisés. De temps à autre, un cri féminin surgit en direction des mâles éméchés de la soirée :

« Jean-Jean ! on ne lèche pas la nourriture ! »

« Patrick ! je t’ai dit qu’on ne jouait pas au foot dans la salle. »

« Jean-Richard, remonte ton pantalon ! oui, on sait que tu as un gros kiki, mais ce n’est pas le moment de le montrer ! »

« Jean-François ! range ton couteau, tu vas te faire mal ! »

A l’autre bout de la salle, sur le podium et dans l’indifférence la plus totale, Josiane tente d’animer la soirée avec un karaoké improvisé aux côtés de Suzanne, engoncée dans son vieux costume du Crazy Horse élimé qu’elle a pu garder après sa carrière. A leur droite, la crèche s’anime : tonton René et Alfred, sous ecstasy, se prennent l’un pour l’enfant Jésus et l’autre pour l’un des rois mages (le troisième, celui dont le nom nous échappe toujours).

Au beau milieu de cette joyeuse cacophonie, Bob, coincé depuis trois heures par la cousine Lulu, n’en peut plus. Lili, fan de plan de table, avait trouvé judicieux de les placer côte à côte en vue d’un rapprochement. La tante Kelly cherchant désespérément un gentil mari, il paraissait évident que Bob et elle feraient un couple parfait pour Lili. Bob, trop gentil, n’ose pas prendre congé de la cousine tout juste quinquagénaire. Il l’écoutait parler, parler, parler… Pour Bob, Kelly avait été grassement équipée par dame nature : les cheveux gras, la peau grasse, la grâce d’un étourneau dans le corps d’un hippopotame. « Grasse Kelly », c’était son surnom moqueur dans la famille. Le teint violacé, une robe style seventies et une énorme croix pendue à son cou pointant un décolleté plongeant, elle s’accroche à Bob comme la bernique à son rocher. Lulu s’approche dangereusement, libérant des effluves hormonaux et une haleine chargée. Au fur et à mesure qu’elle s’avance, Bob recule. Coincé entre la table, mémé Lucette qui avoisine allègrement les cent trente kilos et le mur, Bob n’a pas beaucoup d’options. Kelly bloque la seule issue. Elle avait étudié le terrain et accule désormais sa proie effrayée. Bob espère désormais un miracle et, contre toute attente, il est entendu. Cinq heures du matin, l’entrée fracassante des forces de l’ordre vient légèrement perturber la bonne ambiance. Pépé Jean-Jacques, légèrement enivré, avait prévenu, une heure auparavant, la police après que Jean-Jean, équipé de son couteau de chasse et de la fausse barbe de père Noël avait crié « Allah akbar » au beau milieu de la piste.

Les gaz lacrymogènes et les hurlements de panique des femmes et des enfants entérinèrent cette inoubliable soirée de réveillon.

Ricardsonnement vôtre